A Tergo Lupi – Howl, un chef-d’œuvre dark-folk
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Il est des groupes ou des artistes qui, dès la première écoute, nous percutent et nous touchent au plus profond de l’âme. A Tergo Lupi appartient sans conteste à cette catégorie. Avec Howl, leur troisième album, ils livrent une œuvre aussi puissante que bouleversante.
Avec Howl, le duo italien ne propose pas un simple album, mais un véritable rite initiatique : un cheminement intérieur où chaque titre marque une étape, une petite mort, une fracture ou une renaissance. Fidèle à son esthétique Dark/Folk profondément organique, A Tergo Lupi tisse une œuvre qui oscille entre instinct animal, spiritualité païenne et vulnérabilité humaine. Durant ce voyage musical, Fabio & Camilla utilisent avec brio différents langages tel que l'anglais, l'italien mais également le suédois, l'islandais et le latin !
À l’écoute de l'album, on traverse tout un spectre d’émotions : la rage, le déracinement, l’effondrement, la reconstruction. Avancer, chuter, se relever, accepter, couper, renaître : le cycle complet d’une métamorphose.
Howl s’ouvre magistralement avec Furia (que j'avais déjà chroniqué), troisième single publié mais logiquement première chanson du disque, tant elle incarne l’explosion originelle de l’album. Les éléments s’y soulèvent, la nuit appelle l’ombre et l’ombre appelle la tempête. Entre incantations et visions apocalyptiques, le morceau ne cesse de monter en puissance, se déchaînant après le pont musical jusqu’au dernier souffle, porté par un chant d’une forte intensité par Fabio, soutenu par la présence lumineuse de Camilla. Furia dépeint une rage qui dévore tout, avant de laisser place à la paix ardemment réclamée.
On enchaîne avec Irae, le dernier single et clip révélés le jour de la sortie d'Howl et de nouveau, c'est un titre somptueux. Après la rage et la tempête, place à la colère lourde et froide. Le tempo est plutôt lent, lourd mais puissant, profondément marqué par le tambour chamanique de Fabio et la tagelharpa de Camilla. D'ailleurs, ce qui me touche le plus dans ce titre, ce sont les deux passages que Camilla chante "Dawning flames breathe on…" et "Old long yearned bliss falls…", sa voix éthérée apporte une touche presque mystique. Elle flotte au-dessus de la rage incarnée par Fabio, comme un voile hypnotisant qui transforme la colère en quelque chose de plus grand, presque rituel. Grâce à elle, Irae ne se contente pas d’exprimer la fureur : il la magnifie, il l’illumine autrement. Frissons garantis.
Irae est magnifiquement accompagné d’un clip somptueux, dans la parfaite continuité de Furia. On y retrouve ces personnages feuillus intrigants de Furia, des chorégraphies splendides et, bien sûr, le charisme incroyable de Fabio et Camilla. L’une des choses que j’admire le plus chez A Tergo Lupi, c’est leur créativité artistique jusque dans leurs visuels : chaque clip est une œuvre à part entière, soignée, unique, d’une beauté folle. Chapeau à eux !
Notre voyage musical intérieur se poursuit avec Chimera, un morceau qui m’a particulièrement touché, non seulement à l’écoute, mais également en en traduisant les paroles. Cette chanson est une exploration douce et mystique de la mémoire, du désir, et de cette part de soi que l’on cache au monde… et parfois même à soi-même. À travers les tempêtes intérieures, les mirages et les renaissances, Chimera montre comment nos fantômes personnels peuvent devenir des forces de paix lorsqu’on accepte enfin de les libérer.
C’est une chanson de réconciliation, où l’on commence à entrevoir un soi plus vrai, plus apaisé, comme une lumière encore fragile mais déjà déterminée. Un titre profondément intime, qui m'a touché en plein cœur.
Place à Brostin Von, un titre en islandais signifiant “Espoir brisé”. C’est probablement l’un des morceaux les plus émouvants de l’album. Il évoque les mensonges que ce soit ceux des autres, mais aussi ceux que l’on se raconte à soi-même, un cœur desséché, des espoirs entièrement brisés et des racines qui brûlent. Et malgré cette sensation de fatigue, de lassitude, de se tenir au bord du précipice, persiste cette volonté de ne pas mourir : continuer à exister, même quand tout se désagrège en nous et autour de nous.
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Avec Embrace, on entre dans le moment douceur et délicatesse d’Howl. Camilla y chante presque toute la première partie, les trois quarts avant le final porté par Fabio, et sa délicate voix donne à l’ensemble une lumière ténue, presque hésitante. Le morceau parle de chemins obscurcis par les ronces, de rêves difficiles à retrouver, de ces ombres qui nous suivent malgré nos efforts pour avancer. C’est un titre plein de retenue, qui fait du bien après le début assez intense de l’album. La tagelharpa de Camilla, omniprésente et très appuyée, apporte une mélancolie profonde, comme si le temps, soudain, se suspendait.
La piste suivante, Entwine, s'ouvre sur les percussions de Fabio sur son tambour chamanique, donnant un souffle vif, brut, instinctif. C’est un morceau qui parle d’élan, de courage, de ces jours où l’on ose et de ceux où l’on ploie sous le poids des choses. La nature est au cœur de la chanson : un cœur de bélier, le rythme d’un lièvre, les bois printaniers, autant d’images qui symbolisent un réveil intérieur, le début d’une renaissance. On recoud peu à peu les voiles déchirées (“needle fingers mend my sails”) et on se remet à viser plus haut, plus loin, même avec des ailes en lambeaux. Entwine rappelle simplement ceci : certains jours, on porte le monde sur nos épaules ; d’autres, on réussit à s’élancer loin, à quitter l’obscurité qui nous rongeait. Mais que dans tous les cas, on avance.
Poursuivons notre voyage musical avec Undertow : on entre dans un moment plus sombre et introspectif. Le morceau porte bien son nom : c’est un courant qui tire vers le fond, une sensation de glissement silencieux sous la surface. On y ressent un poids, une tension sourde, comme si quelque chose nous attirait vers nos zones les plus enfouies. Undertow agit comme un passage important du voyage : un rappel que, dans tout processus de reconstruction, il existe ces instants où l’on retombe un peu, où l’on se laisse happer avant de remonter.

La huitième piste de l'album est In Veins, qui fut le premier single dévoilé par le groupe en septembre 2024 et dont j'avais déjà rédigé une chronique. Un an après, je ne m'en lasse toujours pas ! Je n'avais pas noté l'ambiance tribale qui s'y dégage, c'est très intense que ce soit musicalement et vocalement. Les paroles évoquent un torrent intérieur qui remonte soudain à la surface : une rivière qui “coule comme du sang”, qui “brûle la gorge”, qui te saisit et te tire vers les profondeurs. Nous sommes tiraillés entre désir et cauchemar, entre quête et perte de repères. Des murmures nocturnes, des langues mêlées, des références aux Hespérides ou aux pétales sombres esquissent un paysage mystique où tout semble à la fois sacré et menaçant, c'est brutalement hypnotique et j'adore !
Avec Heimweh, A Tergo Lupi signe son second titre le plus poignant d'Howl et également le second single dévoilé par le groupe. En allemand Heimweh signifie "mal du pays", mais ici c'est plus la perte de soi qui y est évoquée. Ce moment où tu erres sans but, tu te sens totalement vide intérieurement, à sec en traînant une blessure profonde qui te déstabilise en permanence mais que des graines en ton for intérieur continuent de lutter et se tiennent prêtes à germer. Malgré le fait de se retrouver dans un épais brouillard, quelque chose en nous refuse de s'éteindre. C’est ce qui rend ce titre aussi bouleversant : il parle d’un cœur à vif, oui, mais aussi d’une résistance silencieuse, presque têtue, qui continue d’espérer. Pour moi, Heimweh est une marche douloureuse mais lumineuse, une de celles qui nous ramènent doucement vers nous-mêmes.
Et que dire de la somptueuse vidéo, qui traduit à la perfection la chanson et l'errance intérieure !
Le clip joue avec deux présences distinctes, mais dans un même lieu, comme deux temporalités superposées. On voit d’abord une silhouette masquée, couronnée de branches, marcher péniblement le long d’une plage voilée de brume. Le jour est gris, presque blanc, et la figure avance en traînant derrière elle un long tissu qui s’alourdit à chaque pas. Tout chez elle respire la fatigue, le poids, la lutte. C’est la part de soi qui résiste, qui survit, qui avance même quand tout s’effondre.
Plus loin, des plans de terre sèche et craquelée apparaissent, filmés en gros plan. Une surface brisée, vidée de toute vie, où rien ne semble pouvoir pousser. C’est le reflet parfait de cet état intérieur où l’on se sent desséché, fragmenté, épuisé jusqu’au sol. Un paysage de cœur fissuré.
Puis, apparaît une seconde figure sur la plage: une silhouette féminine, drapée, filmée cette fois sous une nuit totale illuminée par une éclipse. Là où l’autre marche écrasé par le poids, celle-ci danse, les bras levés vers le ciel, comme dans un rituel nocturne. Elle incarne l’abandon, l’acceptation, la transformation. Les deux figures ne se croisent jamais, mais elles se répondent : elles sont deux visages d’un même voyage intérieur. La lutte et la délivrance. Le jour et la nuit. La sécheresse et la renaissance.
Le clip se termine sur un plan saisissant : un drapeau planté dans le sable, immobile, tourné vers une étendue blanche où la mer et le ciel semblent avoir disparu. Aucun horizon, aucune vague, juste un voile de brume qui efface tout repère. La silhouette n’est plus là. Ne reste que ce drapeau fragile, comme un vestige de ce qui a été traversé, un signe que quelque chose a été déposé là, offert au silence. Une conclusion épurée, presque sacrée, qui résonne en parfaite continuité avec les dernières notes de tagelharpa. A Tergo Lupi signe un véritable bijou artistique !
On termine l'exploration d'Howl avec le triptyque final In Limine, décliné en trois étapes : Fall (chute), Sever (arracher) et Leave (laisser).
La première partie est une ultime chute, portée par le chant très aiguë de Camilla, presque spectral, comme venu d’outre-tombe. Les percussions graves et la tagelharpa renforcent cette tension dramatique, jusqu’aux derniers battements du tambour chamanique de Fabio. On a vraiment l’impression d’avoir touché le fond, de façon définitive
Sever s’ouvre de façon lente, sombre, et le reste du long de cette deuxième étape. Camilla y chante en italien :
"Se flebile
Stringi niente
Sogno che attende
Mentre mi sradichi"
Au milieu de cette immense plainte, on se retrouve accroché au vide, suspendu à rien d’autre que l’attente d’un rêve : celui d’être enfin arraché à cette profonde tristesse, à ce déracinement douloureux. Cette fois-ci, c’est Fabio qui assure les chœurs, renforçant encore davantage l’émotion poignante du passage. C’est magnifiquement beau, poétique, et tragique à souhait.
Leave s'ouvre avec le chant déchirant de Camilla, hormis Lisa Gerrard, rarement une chanteuse ne m'avait autant pris aux tripes, touché en plein coeur et de mon âme. D'ailleurs, je trouve que cette partie là sonne pas mal Dead Can Dance, ce qui n'est absolument pas pour me déplaire. Mais cette plainte bouleversante est vite remplacée par plus de chaleur et d’espoir, lorsque les voix de Fabio et Camilla se rejoignent en parfaite harmonie. À ce moment-là, on sent que la douleur, le vide et l’ombre sont enfin laissés derrière. Quelque chose se rouvre. On avance vers la lumière, vers le mieux, vers un chemin nouveau, où l’on se retrouve, pleinement, et sur lequel la confiance renaît.
Pour conclure cette chronique (longue, certes, mais nécessaire), A Tergo Lupi nous offre un véritable chef-d’œuvre musical, visuel et artistique. On dit souvent que le troisième album est celui de la maturité ou de la confirmation : ici, Howl fait bien plus que confirmer : il renforce la place du duo parmi les groupes incontournables de la scène dark-folk. Et je dois le dire : Howl m’a parlé comme peu d’albums le font. Il m’a touché encore plus que Hide, que j’aimais déjà énormément. Mais là, on passe clairement à un autre niveau.
L’album frôle la perfection : aucun titre n’est à jeter, chacun possède sa propre singularité, sa force, sa beauté brute. Si je devais chipoter (parce que je suis peut-être trop matrixé aux œuvres découpées de Jean-Michel Jarre ou Mike Oldfield) j’aurais aimé que le triptyque final forme un seul et unique morceau découpé en trois parties distinctives, sans pause. Mais c’est vraiment pour pinailler.
Bravo Fabio & Camilla pour ce travail remarquable, d’une qualité absolument exceptionnelle.
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