Quand la musique devient émotion – bienvenue sur Aux Notes Enchantées.
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En juin dernier, je chroniquais l’excellent album Da Punch de Krystal System ! Dans la foulée, j’ai eu envie de leur donner la parole afin d’en savoir davantage sur leur retour, la création de ce nouvel opus, mais aussi sur Phi et son intégration au sein du groupe.
Bonjour Bonnie, Seven et Phi !
Tout d’abord, je vous remercie de m’accorder un peu de votre temps et d’avoir accepté de répondre à mes questions. Je suis très heureux de pouvoir échanger avec vous autour de Krystal System, de votre retour et bien sûr de Da Punch.
Bonnie, Seven et Phi : Bonjour Steeve et merci pour cette interview :)
1. Pour les personnes qui découvriraient Krystal System aujourd’hui, comment décririez-vous votre univers musical et la manière dont il a évolué depuis vos débuts jusqu’à Da Punch ?
Bonnie : Krystal System, c’est un peu tout ça à la fois : rock industriel, metal, electro, EBM, punk électronique… Mais je crois que ce qui fait vraiment notre son, c’est justement le mélange de tous ces éléments. Et surtout la tension entre des choses qui peuvent sembler opposées : le froid et l’émotionnel, le mécanique et l’humain. C’est assez central chez nous, et c’est d’ailleurs quelque chose qui revient souvent dans les chroniques de nos albums.
Seven : Moi je ne parlerais pas d’évolution dans nos albums, mais plutôt d’expansion. On a toujours eu envie d’ouvrir des portes, simplement pas toujours les mêmes. Da Punch explore certaines directions qu’on n’avait pas encore empruntées, mais il reste dans la continuité de ce qu’on fait depuis le début. C’est un nouvel angle de vue.
Bonnie : Oui, et je suis touchée par la souffrance animale et humaine, par notre monde qui se désintègre. Notre passivité face à cette réalité est désolante, c’est ce qui nous a motivé à écrire Da punch.
Seven : Et sur le plan musical, on a transcrit cette tension en utilisant des signatures rythmiques asymétriques bizarres (en 34/8, 19/4...) pour renforcer l'instabilité, l’aspect oppressant.
2. Treize années se sont écoulées entre Rage et Da Punch. Qu'est-ce qui explique cette longue pause discographique et qu'est-ce qui vous a finalement donné envie de relancer Krystal System ?
Seven : Ces dernières années ont été bien remplies, avec pas mal de choses différentes. Et puis, l’expression artistique ne se résume pas à la musique… Pour moi, l’essence de l’art, c’est aussi cette capacité à être vraiment dans l’instant, sans avoir l’esprit constamment en train de courir dans tous les sens. C’est quelque chose qu’on a beaucoup exploré pendant cette période, dans notre vie comme dans notre pratique artistique.
Bonnie : En fait, il ne nous a fallu que quelques mois pour écrire ce nouvel album, ce fut un plaisir de retrouver notre univers musical.
Seven : Et la venue de Phi a aussi ouvert une nouvelle page pour le groupe en apportant un angle différent. Il a sa propre sensibilité, sa façon de jouer et de voir le monde. Ça nous a permis de faire évoluer certaines choses naturellement, sans chercher à changer ce qu’est Krystal System. Au contraire, ça a apporté un nouvel équilibre et de nouvelles possibilités.
3. Question pour Phi : tu as rejoint Krystal System à l'occasion de ce nouveau chapitre du groupe. Peux-tu nous raconter ton parcours musical, ce qui t'a conduit jusqu'à Krystal System et comment s'est passée ton intégration aux côtés de Bonnie et Seven ?
Phi : Même si tous les styles de musique m'intéressent, mon background est plutôt punk/rock et j'ai joué dans différents groupes il y a quelques années, puis j'ai complètement arrêté la musique. Et puis, signe du destin ? J'ai repris la guitare et la basse deux ans avant de rejoindre KS en 2024. J'ai l'impression de connaître Bonnie et Seven depuis des millénaires, genre depuis la construction des pyramides dans l’Égypte ancienne :)
On fonctionne bien ensemble, même si on a des personnalités différentes. Ce qui m'a conduit au groupe c'est d'abord pour ce qu'ils sont en tant qu'êtres humains, puis bien sûr pour leur musique puissante et novatrice. Bonnie et Seven ont une idée précise de ce que doit être KS, tant musicalement que visuellement et, arrivant dans le groupe, mon rôle est d'être au service de cette idée.
En tant que bassiste, ce qu'il y a à jouer est un vrai kiff :) Les lignes de basse sont variées et inattendues, parfois rythmiques, parfois mélodiques, c'est un vrai plaisir à jouer, mais ça se mérite car il y a beaucoup de travail !
Nous avons répété une vingtaine de morceaux pour le live. L'objectif étant de jouer des morceaux des quatre albums afin d'assurer un continuum dans l'histoire du groupe. C'est aussi un vrai challenge, car je dois prendre le relais de Seven qui jouait la basse sur scène et c'est un bassiste à la fois précis et organique.
Bonnie et Seven ont été très accueillants pour mon intégration, ils sont les deux pierres fondatrices, j'essaye d'apporter la mienne à cette nouvelle version du groupe :)
4. Comment s'est déroulé le processus de création de Da Punch ? De l'extérieur, tout semble être allé assez vite entre l'annonce de votre retour, la sortie d'Éclats Rouges en 2025 puis celle de l'album cette année. Cela donne presque l'impression que l'inspiration et votre créativité ne s'étaient jamais vraiment interrompues pendant toutes ces années. Est-ce aussi ainsi que vous l'avez vécu ?
Bonnie : Oui, nous l’avons vécu ainsi et tout est allé très vite. Comme on l’expliquait précédemment, notre vie est similaire à Krystal. Lorsque nous avons décidé de reprendre les compos, nos guitares ont retrouvées leurs places comme si on les avaient quittées la veille… Pareil pour les synthés, le sampler...
Seven : Sans même parler de la KR 55 qu’on a trouvé complètement par hasard dans un vide-grenier ! C’est une vieille boite à rythmes avec le bruit de fond et les crachottis d’époque. J’adore ! On s’en est servi sur Mélodie en sous-sol, A world that is yours...

5. Da Punch aborde des thèmes assez forts, entre rapports de force, contrôle, doute et vulnérabilité. Est-ce que ces thèmes sont le reflet de préoccupations personnelles ou de choses que vous observez autour de vous ? Et qu'aviez-vous envie d'exprimer à travers les textes de cet album ?
Seven : Ça peut paraître bizarre mais ce qui m’inspire avant tout, c’est le silence. Plus je trouve le silence, plus le morceau sera facile à créer. C’est paradoxal d’ailleurs, partir d’une absence de sons pour faire un maximum de bruit.
Ce qui n’empêche pas d’être touché par ce qui se passe dans le monde. On a par exemple écrit Iryna’s song en hommage à Iryna Zarutska. C’est une Ukrainienne de 23 ans qui a fuit l’agression dont est victime son pays pour finalement être poignardée dans son pays d’accueil. Elle représente l’innocence détruite dans l’indifférence totale car parmi les personnes assises à côté d’elle, aucune ne lui a porté secours.
Ça fait comme un triste parallèle avec ce qui se passe actuellement en Ukraine.
Bonnie : Oui, pour être tout à fait honnête, ce qui se passe actuellement dans le monde extérieur a plutôt tendance à me dégoûter et à m’inspirer de la colère. C’est un moteur évident pour notre musique et c’est ce qui nourrit nos riffs et notre rage. Mais on ne peut pas construire une identité artistique uniquement sur du rejet. Il faut apprendre à Sanctuariser son monde intérieur afin de le protéger et de pouvoir voir le beau et l’innocence. C’est cet univers qui m’inspire. Notre album est un équilibre entre rage, combat et vulnérabilité…
6. L'univers de Da Punch possède également une identité visuelle très forte. Quelle place souhaitez-vous donner à l'image autour de l'album ? Peut-on notamment espérer découvrir de nouveaux clips dans les prochains mois ?
Seven : On avait prévu une tournée et un clip pour la sortie de l’album, mais Bonnie ayant eu un accident de moto, on a dû complètement revoir nos plans. Tout va mieux maintenant et nous allons très bientôt réaliser un nouveau clip.
Bonnie : Ce sera Soleil Noir.
7. Vous avez récemment retrouvé la scène à l'occasion d'un concert en Belgique. Dans quel état d'esprit étiez-vous avant de remonter sur scène après toutes ces années ? Y avait-il du trac ou des doutes, et comment avez-vous vécu ce retour au live une fois face au public ?
Bonnie : Nous savions que nous allions être super bien accueillis et effectivement cela a été le cas. Donc, pas vraiment de trac. C’était juste génial de rencontrer de charmantes personnes avec qui on a sympathisé et passé une super soirée. Super organisation et les deux autres groupes étaient tops.
8. Da Punch possède par moments une ambiance très cinématographique, aussi bien dans les atmosphères que dans certaines images qu'il évoque. Est-ce que le cinéma, ou plus largement la culture visuelle, a eu une influence particulière sur la création de l'album ? Et quels artistes, films ou univers nourrissent aujourd'hui votre imaginaire ?
Seven : Je pourrais te citer un tas de réalisateurs prestigieux… mais ce serait pour avoir l’air cultivé :) En réalité, on n’est pas vraiment cinéphiles. Notre culture visuelle est beaucoup plus instinctive : des images, des textures, des couleurs, des paysages urbains, des choses vues ou simplement imaginées. Sur Da Punch, la musique a souvent déclenché ces images. Peut-être que le cinéma intervient finalement à l’envers : non pas comme une influence, mais comme une manière pour l’auditeur de mettre des images sur ce qu’il entend ?
9. Après ce retour discographique et votre retour sur scène, quel message aimeriez-vous adresser aux personnes qui suivent Krystal System, qu'elles soient là depuis les débuts ou qu'elles viennent seulement de vous découvrir ?
Bonnie : Le message que nous leur adressons est simple : La vie est belle et nous avons la chance d’être vivants. Concernant les humains qui nous lisent, protégez les animaux et ne les mangez plus.
Il est temps de se rassembler afin de sauver notre planète !
Merci beaucoup à tous les trois d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et d’avoir partagé avec moi les coulisses de ce nouveau chapitre de Krystal System.
Je vous souhaite une très belle continuation pour la suite et j’espère avoir bientôt l’occasion de vous retrouver sur scène !
Vous pouvez suivre et soutenir Krystal System via leur : Site officiel, Facebook et YouTube !
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Découverte du moment grâce à Nicolas du label Géographie, qui m’a présenté le très bon groupe The Bernadette Maries, dont le premier album, Soft, est sorti le 18 septembre dernier.
Même si j’ai beaucoup aimé ce premier opus, il m’a fallu plusieurs écoutes avant de réellement entrer dans son univers. Il faut dire que le mois de septembre a été particulièrement riche en découvertes et en nouvelles sorties, ce qui ne m’a pas permis de lui accorder immédiatement toute l’attention qu’il méritait. Mais au fil des écoutes, Soft s’est révélé être un album progressivement prenant, avec une identité suffisamment intéressante pour qu’il me soit impossible de ne pas vous en parler.
Mais avant de vous en parler davantage, voici une présentation de The Bernadette Maries :
The Bernadette Maries est un groupe bruxellois formé en 2024 et composé de Daria, Guy et Romain. Leur musique mêle l’énergie du post-punk, les textures du shoegaze et les structures mélodiques de l’indie rock.
Leur univers aborde aussi bien l’amour que l’existentialisme, le spleen ou encore le sens de nos vies dans un monde qui semble lentement s’effondrer. Le groupe puise son inspiration dans la musique, bien sûr, mais également dans la société, la littérature et le cinéma.
Leur tout premier morceau, « Dream Place », est sorti en septembre 2024, rapidement suivi par « Nouvelle Vague » et « We Know Everything ». Leur premier EP, LvvV, est ensuite paru le 14 février 2025.
Le 3 décembre 2025, le groupe a dévoilé son premier clip, « The Closer You Look », avant la sortie de « ESO » le 29 avril 2026.
En seulement quelques années d’existence, The Bernadette Maries a déjà eu l’occasion de se produire en Belgique, notamment à quatre reprises au Botanique, mais aussi en France et aux Pays-Bas. Le groupe a également partagé la scène avec Bodega, Ditz, English Teacher, The Ex, Gurriers, Maquina, NewDad ou encore Humour.
Leur premier album, comprenant notamment les singles « The Closer You Look », « ESO » et « Missing Bernadette », est annoncé pour le 18 septembre 2026 sur le label Géographie.
Parmi leurs influences musicales figurent notamment They Are Gutting a Body of Water, Sinéad O’Connor, Duster, Julie, Fontaines D.C., My Bloody Valentine, DIIV, Deftones et Cocteau Twins.
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(Romain, Daria et Guy)
Ce qui m’a particulièrement séduit chez The Bernadette Maries, c’est leur palette musicale, qui oscille entre post-punk, shoegaze, pop-rock et quelques sonorités électro. Un mélange riche et varié que le groupe parvient à maîtriser avec une vraie cohérence tout au long de l’album.
L’album porte d’ailleurs particulièrement bien son nom et débute tout en douceur avec le titre éponyme, que j’aime beaucoup pour son atmosphère délicate et la douceur de la voix de Guy. Les chœurs parfaitement assurés par Daria viennent l’accompagner, créant une très belle alchimie entre les deux.
Le premier morceau qui m’a réellement accroché est « Happy Song », deuxième titre de l’album. Malgré son nom, le morceau dégage une atmosphère plutôt mélancolique, presque teintée de spleen, que j’aime beaucoup. Les paroles renforcent d’ailleurs ce contraste : derrière la répétition presque insistante de « It’s just a happy song », le texte évoque plutôt une relation qui aurait pu fonctionner, mais qui semble être passée à côté de quelque chose. J’aime beaucoup cette opposition entre le titre, le refrain et ce qui se dessine réellement dans les paroles, comme si Guy cherchait presque à nous convaincre qu’il s’agit bel et bien d’une chanson joyeuse.
Le troisième titre, « The Closer You Look », fut le premier single dévoilé par le trio bruxellois pour annoncer l’album. C’est un excellent morceau aux accents britpop qui me parle beaucoup et m’évoque par moments Blur, notamment dans son approche mélodique et son côté faussement nonchalant. Derrière cette apparente légèreté, les paroles dessinent pourtant quelque chose de plus mélancolique, avec cette idée qu’il existerait « un meilleur endroit où vivre » et la sensation de devoir laisser quelqu’un, ou quelque chose, derrière soi.
« ESO » est probablement l’un des titres qui m’a le plus marqué sur l’album. Il débute de façon remarquable dans une ambiance très shoegaze, enveloppante et presque cotonneuse, avant de peu à peu se transformer. Dans sa dernière partie, le morceau s’oriente vers quelque chose de beaucoup plus électronique, porté par une rythmique breakbeat aux accents très années 90, qui m’évoque notamment « Ain’t Talkin’ ’Bout Dub » d’Apollo 440.
La chanson se conclut avec la magnifique voix de Daria, qui reprend en boucle le refrain final évoquant des corps flottant et se déplaçant au ralenti, comme suspendus hors du temps. Je trouve cette fin absolument hypnotisante et elle fait clairement partie de mes passages préférés de l’album.
Le clip qui accompagne « ESO » illustre d’ailleurs très bien cette évolution du morceau. Il débute principalement autour du groupe en train de jouer, avec de nombreux plans rapprochés sur les musiciens et leurs instruments, avant de devenir progressivement plus sombre et plus abstrait. Les images d’une ville nocturne, les jeux de lumière et certains plans volontairement plus flous donnent alors à l’ensemble une atmosphère presque onirique, qui correspond particulièrement bien à l’univers du titre.
Autre titre pour lequel j’ai eu un vrai coup de cœur : « Never Been Mine ». Pour moi, c’est clairement le morceau le plus percutant et incisif de Soft. J’adore sa rythmique nerveuse, ainsi que cette façon qu’a le titre de relâcher un peu la pression dans sa partie centrale avant de repartir de plus belle sur la fin.
En découvrant les paroles, j’ai encore plus apprécié le morceau. Derrière cette énergie, le texte est en réalité bien plus désabusé, évoquant une relation dont on cherche à se détacher, avec cette sensation de ne jamais avoir vraiment appartenu au même monde que l’autre. Et malgré tout, il reste encore ce besoin de croire à quelque chose de plus heureux, à une vie meilleure, même si elle semble hors de portée.
La dernière partie de Soft se compose de « Interlude 02 », une piste instrumentale, de « Summer Night », de « Finding Marie », seconde piste instrumentale à l’atmosphère plutôt mélancolique, et de « Missing Bernadette ». Sans m’attarder individuellement sur chacun de ces titres, j’ai particulièrement apprécié la façon dont « Summer Night » et « Missing Bernadette » prolongent cette dimension très humaine qui traverse l’album.
« Summer Night » évoque une relation qui semble toucher à sa fin, entre souvenirs heureux, attachement et cette question qui revient presque comme un doute : avoir réellement fait les choses correctement. « Missing Bernadette », dernier single publié par le groupe avant la sortie de l’album, se montre quant à lui particulièrement touchant dans sa façon d’aborder le manque et le regret de ne pas avoir davantage maintenu le lien avec une personne qui comptait énormément. J’ai également beaucoup aimé le clip qui accompagne la chanson, baignant dans une ambiance assez psychédélique.
Pour conclure cette chronique, The Bernadette Maries est une très belle découverte musicale. Même s’il m’a fallu quelques écoutes pour apprécier pleinement Soft, j’ai pris de plus en plus de plaisir à l’écouter, à me laisser porter par les mélodies composées par le trio, mais aussi par la voix douce et apaisante de Guy, qui apporte une chaleur particulière aux morceaux. Une chose est certaine : je suivrai avec attention l’évolution du groupe. Un grand merci à Nicolas de m’avoir fait découvrir The Bernadette Maries !
Les prochaines dates de The Bernadette Maries sont :
08 OCTOBRE - TRIX (ANTWERPEN, BE)
19 OCTOBRE - NUITS DE CHAMPAGNE - FEST OFF OFF OFF (TROYES, FR)
20 OCTOBRE - LE BOTANIQUE (BRUXELLES, BE)
28 OCTOBRE - POINT ÉPHÉMÈRE (PARIS, FR)
04 NOVEMBRE - FUIFZAAL ELYSEE (OOSTENDE, BE)
05 NOVEMBRE - BARBROOS (GENT, BE)
Vous pouvez suivre et soutenir The Bernadette Maries sur leurs différents réseaux et plateformes : Bandcamp, Facebook, Instagram, Spotify, Tidal, Soundcloud et YouTube
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En août dernier, j’ai découvert Leda Inferi, une artiste de dark folk qui fut pour moi un véritable coup de cœur musical. Généralement, lorsque l’on parle de dark folk, on pense immédiatement à la mythologie nordique. Mais ce n’est pas le cas avec Leda Inferi, qui a choisi de nous faire voyager au cœur des mythologies anciennes de la Méditerranée.
C’est ce qui m’a immédiatement le plus séduit dans son projet, avant même d’écouter intégralement son premier morceau, Selene. Comme vous l’avez sûrement remarqué, je suis un grand amateur de dark folk, et je trouve particulièrement intéressant que d’autres mythologies soient explorées. Cela permet de renouveler le genre, d’éviter qu’il ne s’essouffle, sans pour autant lui faire perdre son identité.
Ayant aimé les mythologies méditerranéennes bien avant de découvrir la mythologie nordique, ce projet ne pouvait que m’intéresser et me plaire !
Mais avant d’aller plus loin, voici une petite présentation de Leda :
Leda Inferi est une artiste sicilienne qui mêle dark folk, rituels païens et mythologies anciennes. Inspirée par les cultes à mystères et les divinités du monde grec et méditerranéen, elle construit des paysages sonores immersifs à partir d’harmonies vocales superposées, de respirations, de percussions et de synthétiseurs.
Née en Sicile et ayant grandi sur les pentes de l’Etna, elle développe très tôt un lien fort avec la nature, le mythe et l’invisible. Son parcours passe par une formation classique et lyrique avant de s’ouvrir à des pratiques vocales plus expérimentales et aux chants ancestraux de différentes cultures.
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Le premier titre que Leda a publié en juin dernier s’intitule Selene et est consacré à la déesse grecque Séléné. Fille des Titans Hypérion et Théia, elle est également la sœur d’Hélios, dieu du Soleil, et d’Éos, déesse de l’Aurore. Elle descend aussi d’Ouranos, le Ciel, et de Gaïa, la Terre. Chaque nuit, elle voyage à travers le ciel dans son char, tirant la lune derrière elle.
Séléné est la personnification et la déesse de la Lune.
(Source World History Encyclopedia)
Leda Inferi présente Selene comme un chant rituel destiné à invoquer la lumière et l’énergie de la Lune. Le morceau évoque cette sensation de danser sous le ciel nocturne, lorsque le corps retrouve son propre rythme au contact de la nature. À travers la figure de Séléné, l’artiste propose un voyage intérieur autour de la conscience de soi, de la liberté et du courage d’être pleinement qui l’on est.
Leda évoque également "l’éveil de l’ancienne voix de la déesse grecque de la Lune", renforçant encore cette impression que Selene ne cherche pas simplement à évoquer la déesse, mais véritablement à invoquer sa présence à travers la musique.
Je trouve ce titre vraiment incroyable, prenant et envoûtant à la fois, tant musicalement que vocalement grâce à la sublime voix de Leda. L’une des particularités de Selene est d’être chanté en latin, et je trouve le rendu extrêmement intéressant. Cela apporte une couleur différente, assez inhabituelle, qui s’intègre à merveille dans cette ambiance dark folk.
Selene est accompagné à merveille par un clip qui prolonge à la perfection cette sensation de rituel et de communion avec la nature. Leda évolue au bord de la mer à travers des mouvements lents qui m’évoquent une danse destinée à invoquer la déesse Séléné. Visuellement, la vidéo se pare de teintes bleues et violettes, tandis que les jeux de surimpression renforcent son atmosphère hypnotique. Les différentes phases de la Lune apparaissent également sur le tambour chamanique de Leda, liant encore davantage l’instrument au caractère rituel du morceau. À plusieurs reprises, l’astre devient presque palpable, notamment lorsque Leda tient entre ses mains une sphère lumineuse évoquant une pleine lune, comme si elle entrait directement en contact avec l’énergie qu’elle invoque.
Le second titre publié le 18 septembre dernier par Leda Inferi est Hekate, consacré à Hécate, déesse de la mythologie grecque. Selon Hésiode, dans sa Théogonie, elle est la fille de Persès et d’Astéria, et donc la petite-fille des Titans Phoebé et Coeüs. D’autres traditions lui attribuent cependant une filiation différente : Euripide mentionne notamment Léto comme sa mère, tandis que certains auteurs la présentent comme la fille de Zeus et de Déméter, d’Aristaion ou encore de la Nuit.
Hécate était également fréquemment associée à Déméter, voire assimilée à elle dans certains cultes. Divinité mystérieuse et ambivalente, Hécate est associée à la magie, à la sorcellerie, à la nuit, aux portes, aux seuils et aux carrefours. Elle est également liée aux chiens de l’enfer, aux fantômes et aux esprits nocturnes. Souvent représentée portant des torches, elle apparaît aussi sous une forme triple, notamment dans les représentations liées aux carrefours, renforçant son image de gardienne des passages et des frontières.
(Source World History Encyclopedia)
Avec Hekate, Leda Inferi ne se contente pas de rendre hommage à la déesse, puisqu’elle présente son morceau comme une véritable invocation rituelle. Elle s’intéresse particulièrement à Hécate en tant que déesse des carrefours, des seuils et de la magie. Une figure qui accompagne symboliquement les moments de passage et de transformation, comme le résume cette phrase utilisée par Leda pour présenter son titre : "Puisse Hécate marcher à vos côtés à chaque seuil"
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L’artiste ajoute également « Her Voice awakens », « Sa voix s’éveille », une formule qui fait directement écho à Selene, dont la présentation évoquait déjà l’éveil de l’ancienne voix de la déesse lunaire. Un véritable fil conducteur semble ainsi se dessiner entre les deux premiers morceaux de son futur album : invoquer ces divinités et faire symboliquement renaître leurs voix à travers la musique.
À partir d’environ 1 min 55, un chant aigu apparaît en arrière-plan et apporte au morceau une dimension encore plus saisissante. Ce passage lyrique m’a instantanément collé de gros frissons et possède quelque chose de véritablement fascinant. Je trouve que l’apport d’une touche de lyrisme dans un morceau de dark folk est très original et s’intègre parfaitement à l’atmosphère de Hekate. Leda m’a d’ailleurs précisé qu’il s’agit bien de sa propre voix, comme toutes celles présentes dans ses morceaux. Et quelle voix, mes amis : elle est vraiment somptueuse ! Diplômée en chant lyrique, elle enregistre elle-même l’ensemble de ses parties vocales et assure également les synthétiseurs et les percussions.
Contrairement à Selene, Hekate ne comporte pas véritablement de paroles. Leda y répète le nom de la déesse et l’accompagne de longues vocalises faites de sons et de syllabes sans paroles, qui renforcent encore la dimension rituelle et incantatoire du morceau.
Quant au clip, l'atmosphère de celui-ci est bien plus sombre et cérémoniel que Selene
Leda nous emmène au cœur d’une forêt sombre, tenant un petit trousseau de clés anciennes dans une main et la mue d’un serpent dans l’autre. Deux éléments chargés de symboles : les clés évoquent notamment les passages et les seuils associés à Hécate, tandis que le serpent peut symboliser la sagesse et la transformation. Très vite, l’atmosphère devient profondément rituelle, entre gestes cérémoniels, flammes et silhouettes vêtues de noir. Leda est accompagnée de deux danseuses, Sofia Verco et Stefania Biancone, avec lesquelles elle semble prendre part à une mystérieuse cérémonie.
En parlant de Sofia et Stefania, je trouve que leur chorégraphie aux côtés de Leda dégage une grande élégance. Leurs mouvements apportent au clip une véritable grâce et offrent un moment particulièrement captivant à regarder. D’ailleurs, la présence de trois femmes dans le clip peut difficilement ne pas faire penser à la forme triple d’Hécate, dont je parlais précédemment. Associée aux carrefours, la déesse a notamment été représentée dans l’Antiquité sous la forme de trois figures réunies.
Plus loin dans le clip, nous retrouvons Leda tenant deux torches, autre élément étroitement associé à l’iconographie d’Hécate. Elles évoquent notamment son rôle de gardienne des passages et sa capacité à éclairer les ténèbres. Sur la fin du clip, Sofia, Stefania et Leda se tiennent par la main, offrant une nouvelle image à trois qui rappelle une fois encore les représentations triples de la déesse.
Avec Selene et Hekate, le projet musical de Leda Inferi m’a totalement séduit et s’est imposé comme un véritable coup de cœur ! J’aime énormément cette manière qu’elle a de mêler dark folk, chant lyrique, atmosphères rituelles et mythologies anciennes de la Méditerranée, tout en donnant à chacun de ses morceaux une identité unique et en apportant un renouveau bienvenu à la scène dark folk.
Son projet apparaît également d’autant plus personnel lorsque l’on sait qu’elle assure elle-même l’ensemble des voix, mais aussi les synthétiseurs et les percussions. Une maîtrise qui rend son univers encore plus fascinant à mes yeux.
Ces deux premiers titres me donnent surtout très envie de découvrir la suite et de voir quelles autres divinités Leda choisira d’invoquer dans son futur album. Une chose est certaine : après Selene et Hekate, je serai au rendez-vous !
Vous pouvez suivre et soutenir Leda Inferi sur son Site Officiel, Facebook, Instagram, Bandcamp, Soundcloud, Spotify, Discord, Twitch , TikTok et YouTube
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En juin dernier, je vous parlais de ma découverte du groupe Sangham, qui fut une véritable révélation metal et un immense coup de cœur ! Le 11 septembre dernier, le groupe a publié un nouveau single intitulé Reclaim, accompagné d’un clip qui sont tout simplement incroyables ! Il s’agit du dernier extrait de The Radiant Crown, qui sortira le 16 octobre prochain.
Comme expliqué dans ma précédente chronique, Sangham est un groupe engagé sur de nombreux sujets, notamment la défense de la cause animale et la dénonciation de la maltraitance envers les animaux dans Our Vain Pleasure. C’est une nouvelle fois le cas avec Reclaim, véritable hymne écoféministe.
La chanson ne parle pas simplement de reprendre le pouvoir. Elle présente la création, la solidarité et la transmission comme des formes de résistance face aux logiques de domination, qu’elles touchent les femmes, les identités ou le vivant.
Dès les premières paroles, Sangham pose une image particulièrement forte : celle d’une fleur qui, malgré sa fragilité, parvient à pousser à travers l’asphalte qui tente de l’étouffer. Une métaphore si centrale qu’elle se retrouve jusque sur la pochette du single, où cette fleur devient presque l’emblème visuel de Reclaim. Pour le groupe, la vulnérabilité n’est pas synonyme de faiblesse : elle peut au contraire se transformer en force et devenir un puissant moteur de résistance.
Le texte devient ensuite beaucoup plus frontal avec « Her uterus is not territory to be conquered ». Le corps féminin n’est pas un territoire à conquérir ou à contrôler, et Reclaim affirme avec force le droit des femmes à reprendre possession de leur corps, de leur voix et de leur liberté.
Cette volonté de transformer la vulnérabilité en force se retrouve pleinement dans le clip réalisé par Elise Meunier, alias Lili Youri Tchekhov, que je trouve vraiment magistral ! Reclaim regorge d’images chargées de symboles, et celle qui m’a le plus marqué est sans doute la grenade que Christelle tient entre ses mains. Le groupe m’a précisé qu’elle est utilisée à la fois comme symbole de fécondité, mais aussi pour sa proximité avec la pomme dans la symbolique religieuse, en référence au fruit défendu mangé par Ève. Sangham souhaitait également jouer avec l’évocation du sang, tout en laissant volontairement l’interprétation ouverte.
Pour ma part, j’y vois également une représentation de l’utérus traversant différentes étapes de la vie d’une femme. Le plan où le sang coule le long du bras de Christelle, tandis qu’un grain s’échappe de la grenade, m’évoque le cycle menstruel et les règles. Plus tard, lorsqu’elle assène violemment un coup de poing au fruit, j’y vois aussi une possible évocation de l’endométriose, avec ces douleurs parfois décrites comme de véritables coups de poignard. Une interprétation personnelle, bien sûr, puisque le groupe a justement choisi de laisser la symbolique ouverte.
Pour évoquer la sororité, Sangham a fait le choix de réunir dix artistes féminines de la scène metal française actuelle : Eva (Grandma’s Ashes), Sofia (No Terror In The Bang), Lola (Encounters), Audrey (Ianwill), Nao (Aora Paradox), Amanda (Cyb1rth), Mélodie (Ghetto Paradise), Alaia (Neura), Emmanuelle (Aliore) et Alice (CTRALTSUPPR).
En toute transparence avec vous, musicalement, je n’en connais encore aucune. J’avais simplement déjà vu passer le nom de Grandma’s Ashes, sans prendre le temps de les écouter. Une lacune qui sera corrigée très prochainement, tout comme pour les neuf autres groupes !
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Leur présence n’est pas uniquement là pour faire joli. Chacune a participé au clip en partageant des moments avec Christelle, qui les met parfaitement en avant et en valeur ! J’aime particulièrement le passage qui précède le dernier couplet, lorsque les dix musiciennes sont filmées une à une en gros plan, de nuit, éclairées par une lumière de feu qui accentue encore la force et la détermination qui se dégagent de leurs visages.
Chacune impose une présence très forte à l’écran, avec des regards et des attitudes d’un charisme fou, l’ensemble étant parfaitement porté par une batterie et des guitares ultra percutantes et incisives. Cette succession de visages donne encore plus de poids au message du morceau, comme si chaque femme venait incarner à sa manière cette idée de résistance et de reprise de pouvoir.
La partie finale de Reclaim a également été réenregistrée avec les dix chanteuses, offrant à mes yeux le moment le plus fort du titre et le faisant basculer dans une dimension encore plus intense que la version single. Le dernier couplet :
Tremble, tremble, inquisitors
Their mothers whisper to them
The knowledge of their ancestors
The Pythias have emancipated themselves
est d’abord chanté a cappella par les onze chanteuses, le poing levé, à l’exception de Christelle qui brandit une épée rouge sanguinolente. Ce passage offre un premier moment de pure émotion et m’a donné d’immenses frissons. Puis un roulement de batterie vient rompre cette suspension avant que le morceau ne reparte avec une puissance décuplée, donnant au final une dimension presque épique et incantatoire.
Pour conclure, Reclaim est un titre fabuleux et l’un de mes préférés de Sangham. Je ne peux également que saluer l’initiative du groupe de mettre en lumière des musiciennes encore sous-représentées et trop souvent invisibilisées au sein de la scène metal. À l’heure où l’extrême droite occupe une place de plus en plus importante dans le paysage politique de nombreux pays et où, en France, le RN se situe très haut dans les intentions de vote pour l’élection présidentielle de 2027, je trouve ce type de prise de parole artistique particulièrement important. D’autant que les droits des femmes connaissent encore des reculs à travers le monde.
Vous pouvez suivre et soutenir Sangham sur leur Bandcamp, Instagram, Facebook, YouTube, ainsi Soundcloud
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Dans quelques jours débutera le festival Les Traversées de Tatihou, et je souhaitais revenir avec vous sur quelques-uns des artistes qui m’ont marqué lorsque j’ai découvert la programmation. Je commence avec l’une des plus solaires d’entre eux : Roberta Gulisano, chanteuse folk contemporaine italienne. Mais avant de nous intéresser à sa musique, faisons d’abord connaissance avec cette artiste sicilienne au parcours particulièrement intéressant.
Roberta Gulisano débute son parcours à l’âge de 12 ou 13 ans, dans le cadre d’un atelier de danses traditionnelles organisé au lycée. Très timide, elle y trouve d’abord une manière de s’exprimer et de créer du lien avec ses camarades. Le groupe devient ensuite la Compagnia Triskele, au sein de laquelle elle évolue principalement comme danseuse. Son passage au chant se fait presque par hasard lorsqu’une chanteuse tombe malade et qu’on lui demande de la remplacer.
Lorsqu’elle part étudier à l’université de Palerme, son horizon musical s’élargit grâce à son implication dans la scène locale. Elle intègre ensuite le conservatoire Vincenzo Bellini, où elle étudie le jazz et commence à composer ses propres morceaux. Sa première chanson entièrement structurée, « Mennula Amara », voit le jour en 2008. Elle figurera huit ans plus tard sur son deuxième album, Piena di(s)grazia.
Cette formation et ces différentes expériences lui permettent peu à peu de façonner son propre univers musical, entre chanson d’autrice, influences jazz et traditions siciliennes. En 2012, elle dévoile son premier album, Destini Coatti, un projet inspiré par l’œuvre de l’écrivaine Goliarda Sapienza et consacré à plusieurs destins de femmes.
Pour ma part, c’est avec Destini Coatti que je suis véritablement entré dans l’univers de Roberta Gulisano, après avoir découvert deux ou trois chansons sur sa page artiste Tidal. J’ai d’emblée été conquis par la chaleur qui se dégage de sa musique. Dès le morceau d’ouverture, « Adela che cade », ses racines siciliennes se font pleinement ressentir, avec des sonorités chaleureuses et lumineuses qui traversent une grande partie de l’album.
Mais ne vous fiez pas à cette apparente légèreté : les textes, eux, jouent souvent sur un tout autre registre, se révélant parfois sombres, grinçants et particulièrement corrosifs. Destini Coatti s’intéresse ainsi à différents destins de femmes, abordant aussi bien les violences conjugales (Adela che cade), la solitude (C.M.) ou le rapport au corps et à l’image de soi (100 grammi, Canzone per donna imperfetta), que l’hypocrisie sociale (Freak & Chic), sans pour autant délaisser des thèmes plus intimes comme l’amour (Troppo profondo per le 23).
Roberta sort quatre ans plus tard l’excellent Piena di(s)grazia, un deuxième album qui conserve cette écriture engagée tout en accordant une place encore plus importante aux questions sociales et politiques. Sur Bandcamp, elle le décrit comme neuf "prières anarchiques" dirigées contre une trinité : l’argent, le pouvoir et l’oppression.
L’album démarre fort avec le titre éponyme, Piena di(s)grazia, qui détourne directement l’imagerie religieuse pour dénoncer les pouvoirs économique, politique et religieux. Avec Giru di ventu, Roberta nous ramène ensuite vers une Sicile rurale faite de terres desséchées, de départs et de vies difficiles, mais aussi de résistance : même lorsque la route monte et que tout s’assombrit, il faut continuer à avancer.
Le troisième titre, La brigante, revisite quant à lui l’unification italienne à travers le point de vue d’une femme du Sud qui refuse la soumission, dans un texte ouvertement militant.
Elle y aborde également le monde du travail, notamment les contrats précaires et les salaires insuffisants avec « Mattanza », qui dénonce une vie professionnelle devenue presque une forme d’exploitation acceptée comme normale.
Avec « Controcorrente », Roberta revient sur le drame migratoire de Lampedusa du 3 octobre 2013, en adoptant notamment le point de vue de pêcheurs venus porter secours aux naufragés, tout en dénonçant avec virulence l’inaction politique face à la tragédie.
Après la sortie de Piena di(s)grazia, la vie de Roberta prend un nouveau tournant lorsqu’elle s’installe en Angleterre. Elle met alors la musique entre parenthèses pour se consacrer à sa famille, à son travail et à son adaptation à cette nouvelle vie. Au fil du temps, elle perd progressivement ses repères et finit par comprendre qu’elle doit reprendre son parcours musical là où elle l’avait laissé.
Elle compare cette période à un citronnier planté dans une terre différente : ses racines sont toujours là, mais l’arbre ne parvient plus à fleurir. Elle comprend alors qu’elle doit recréer autour d’elle les conditions nécessaires à son propre épanouissement.
C’est dans ce contexte que naît son EP A ccu apparteni. Cette expression ne signifie pas vraiment “D’où viens-tu ?”, mais plutôt “À qui appartiens-tu ? La question porte donc sur les personnes, la famille, la culture, la langue et les valeurs qui nous constituent. Roberta dédie explicitement ce projet aux déracinés, à ceux qui ont quitté leur terre avec leur solitude, mais aussi leur fierté.
Musicalement, ce changement se ressent également : l’ambiance se fait plus retenue, plus sombre et mélancolique, tout en restant aussi séduisante que sur ses deux premiers albums. Côté textes, Roberta aborde plusieurs thèmes et reste toujours aussi engagée. Elle évoque notamment la mémoire et l’oubli autour de l’univers des anciennes mines de soufre siciliennes (A’ Surfarara), mais aussi les inquiétudes écologiques à travers les incendies, les crues, la destruction des terres, la cupidité humaine et la perte collective de repères (« U cuntu »). Elle parle également d’amour passionnel, presque dévorant (« Amuri ca ppi ttia , mais surtout de racines, d’identité, d’origines, de déplacement et de reconstruction avec (A ccu apparteni).
J’ai eu un coup de cœur pour le titre Muscià, notamment pour son introduction à la musicalité étrange, décalée et quelque peu théâtrale. Cette dimension presque espiègle se retrouve également dans l’interprétation de Roberta, comme si elle donnait vie sous nos yeux à cette petite scène de village. La chanson met en scène des commérages : une femme vient en voir une autre avec un prétexte banal, puis, très vite, elle lui raconte ce qu’elle a vu dans la ruelle : la fille d’untel avec un jeune homme. Elle enchaîne alors avec les détails, les sous-entendus et les petits secrets… tout en lui faisant promettre, évidemment, de ne rien répéter. Derrière ce ton amusé se cache néanmoins une critique des mauvaises langues et des rumeurs qui peuvent finir par abîmer les familles et les relations.
Pour conclure cette chronique, ma découverte de Roberta Gulisano est un véritable coup de cœur qui m’a ouvert les portes d’un univers musical que je connaissais encore peu, à la croisée des traditions siciliennes et d’une approche résolument contemporaine. Entre la richesse de ses compositions, la profondeur de ses textes, son engagement et cette capacité à mêler chaleur musicale et thématiques parfois beaucoup plus sombres, je ne pouvais que succomber à son talent.
Au fil de ses deux albums et de son EP, Roberta dévoile une artiste profondément attachée à ses racines, mais qui ne se contente jamais de regarder vers le passé. Elle les fait vivre, les transforme et les utilise pour parler de notre époque, de ses injustices, de ses blessures mais aussi de l’amour, de l’identité et de ce besoin universel de savoir à quoi, ou à qui, nous appartenons.
Une très belle découverte qui me confirme tout l’intérêt que j’ai eu à me pencher sur la programmation des Traversées de Tatihou, où vous pourrez retrouver Roberta Gulisano le 12 août de 21h à 22h15 à l'glise de Montfarville !
Vous pouvez suivre et soutenir Roberta Gulisano sur sa page Bandcamp, sa page Facebook, son compte Instagram et sa chaîne YouTube !